Il faut se garder de voir dans la date anniversaire du départ de ce monde des tsaddikim, des Justes, une simple commémoration qu'imposerait à la fois la mémoire et le respect. Les célébrations convenues ne sont guère du goût du Judaïsme et particulièrement lorsque c'est un tel motif qui leur sert de support. A propos du 22 Chevat justement, le Rabbi releva la présence de cette notion. Ce jour, qui est celui où se termina la vie matérielle de sa femme, la Rabbanite 'Haya Mouchka, porte en effet, en lui une puissance et un message particuliers. Le nom de la Rabbanite, nota le Rabbi, est "'Haya" qui signifie vivante; c'est dire à la fois la vitalité ici invoquée, qu'aucun événement ne saurait interrompre ni même contenir, et la portée de l'enseignement qu'il importe d'en tirer. Ne nous est-il pas dit qu'en de telles circonstances "celui qui reste doit trouver l'inspiration"? Il est clair que c'est la vie même de la Rabbanite qui, ici, nous le procure. On sait que, fille du précédent Rabbi de Loubavitch, particulièrement proche de son père, elle l'accompagna dans l'exil auquel les autorités soviétiques de l'époque voulurent le condamner.
Femme du Rabbi, elle incarne presque emphatiquement la figure exemplaire du disciple fidèle: comprenant le message transmis, s'employant à le mettre en oeuvre sans en omettre moindre aspect, soutenant sans relâche l'effort nécessaire, agissant toujours avec une modestie et une discrétion que les mots ne parviennent pas décrire. En un temps où le concept de "vertu" paraît bien démodé, elle en constitue, en quelque sorte, l'emblème.
Il n'est donc guère étonnant que ce jour brille d'une lumière irremplaçable. Bien plus que celui du souvenir, aussi précieux soit ce dernier, il est, d'abord, de ce fait, celui de l'action. C'est ainsi que les envoyées du Rabbi dans tous les pays du monde l'ont choisi pour se réunir en congrès annuel. Certes, elles se retrouvent ainsi pour partager les expériences, échanger idées et projets, comme une grande famille dispersée qui convient de se rencontrer pour prendre des nouvelles. Mais, surtout, elles savent que, de cette manière, elles prennent conscience du travail déjà accompli et de celui qui reste à faire. Elles savent aussi qu'à ce moment toutes les forces nécessaires sont disponibles, qu'il suffit de vouloir s'en saisir et que chacune en sera, à l'issue du congrès, la dépositaire. Elles savent enfin qu'ensemble, animées d'une même flamme, elles avancent vers un but unique, un horizon commun à toute l'humanité, bien plus que le rêve d'un avenir radieux: l'assurance que ce chemin-là mène, sur les traces de la Rabbanit 'Haya Mouchka, à la venue de Machia'h.
BIOGRAPHIE
Une brève biographie de la Rebbetsen 'Haya Mouchka Schneerson, épouse du Rabbi de Loubavitch
Tissée dans un fil d'or
La naissance de 'Haya Mouchka Schneerson, en ce jour de Chabbat, le 25 Adar 1901, avait été un profond soulagement et une immense joie pour tous. Un soulagement, car chacun savait combien l'état de santé de sa mère, la rabbanite Ne'hama Dina, allait rendre l'accouchement particulièrement pénible. L'Amour de Loubavitch, Rabbi Chalom Dovber, cinquième Rabbi de Loubavitch, s'était efforcé, comme à son habitude, de dissiper les craintes, multipliant les lettres et les bénédictions à l'adresse de sa bru et de son fils unique, le futur Rabbi Yossef Yts'hak.
La Kabbale et la 'Hassidout nous apprennent en effet que les forces du mal se déchaînent pour empêcher la descente dans ce monde d'une âme élevée vouée à une haute destinée. Mais elles ne purent rien contre la foi et les prières. En ce jour de Chabbat, le 25 Adar 1901 vint au monde la future épouse du Rabbi de Loubavitch, Rabbi Mena'hem Mendel Schneerson. Rabbi Chalom Dovber, qui était alors à l'étranger, expédia télégramme sur télégramme pour adresser ses bons voeux, mais surtout pour apporter ses précieuses recommandations : " Elle s'appellera 'Haya Mouchka et elle sera en tout point identique à son arrière-grand-mère, la Rabbanite (femme du Tséma'h Tsédèk, dont elle porte le nom). Je vous ai adressé un télégramme pour vous demander, si vous ne lui avez pas encore donné de nom, de l'appeler 'Haya Mouchka. Il me semble qu'il doit effectivement en être ainsi. Je vous adresse mes voeux de Mazal Tov pour le nom donné à notre petite-fille, votre fille, qui a été appelée "Haya Mouchka.
Puisse Dieu faire qu'elle ait de longs jours, des années bonnes et agréables, qu'elle craigne Dieu sincèrement et qu'elle soit, en tout point, identique à son arrière grand-mère, la Rabbanite, dont elle porte le nom.
(Lettres de Rabbi Chalom. Dov Ber, tome 3, pages 219, 227 et 237)
Les premières années
C'est à Loubavitch, berceau du 'Hassidisme 'Habad, que la petite 'Haya Mouchka allait passer son enfance et une partie de son adolescence. Loubavitch, cela signifiait une spiritualité omniprésente, bienfaisante et indispensable à l'épanouissement d'un être juif. Avec un père et un grand-père comme les siens, héritiers et porteurs du message de Moché Rabénou et du Baal Chem Tov, pourquoi s'étonnerait-on d'apprendre que la petite 'Haya Mouchka fut une enfant pleinement heureuse! Particulièrement choyée par Rabbi Chalom Dovber, elle gardait de ses traits un souvenir tellement précis qu'elle seule pouvait guider les artistes attachés à reconstituer son portrait.
Sans parler de sa manière de prier qui, empreinte de ferveur et d'émotion, avait de quoi réveiller tous les cœurs. Soucieuse de ne rien oublier, ni ce qu'elle voyait, ni ce qu'elle entendait, elle avait cette rare capacité d'apprendre et de retenir le moindre mot prononcé par son entourage, la moindre image reflétée dans ce paradis 'hassidique, hélas aujourd'hui perdu, qu'était la petite bourgade de Loubavitch.
Imaginez une fillette de cinq ans, 'Hava Mouchka, qui entretient une discussion animée avec sa soeur aînée sur un sujet qui, visiblement, la préoccupe beaucoup : quelle est la nature et la signification du dernier jour de Pessa'h ? Sa soyura beau lui répondre que c'est là un jour de fête comme les autres, cette réponse ne satisfait pas la petite fille qui pense tout le contraire. Età l'appui de sa thèse, elle apporte un argument de poids: "Pendant le kidouch du septième jour, on ne dit pas la bénédiction chehé'héyanou (qui nous a fait vivre jusqu'à ce jour)!" Dans la bibliothèque voisine, Rabbi Chalom Dovber, heureux grand-père, sursaute en entendant la réflexion de'laya Mouchka. En effet, elle vient de le ramener quarante-cinq ans en arrière, en 1865.
Ce jour-là, le 19 Nissane, il était a la table familiale et son père, Rabbi Chmouël, fils de l'Admour de l'époque, le Tséma'h Tsédèk, expliquait aux enfants que l'on était le dernier jour de Pessa'h. Lui-même demanda alors à son père ce que signifie ce jour, Rabbi Chmouël se tourna vers le frère aîné et lui dit : "Zalman Aharon, peut-être connais-tu la réponse ?" "Non", répondit le jeune garçon. Alors, leur petite soeur, Devora Léa intervint : "Moi, je sais pourquoi on célèbre le dernier jour de Pessa'h..." Rabbi Chmouël se tourna vers elle et lui demanda d'exprimer son avis. Et la fillette se mit à expliquer : "Lorsque les Juifs observent les sept jours de Pessa'h comme le veut la loi et qu'ils veillent à ne pas manger de 'hamets (pain ou toute sorte d'aliment qui contient du levain), ils font une fête de ce dernier jour de Pessa'h. Tous les Juifs sont contents, car ils ont évité de commettre la grande faute : posséder ou manger du `hamets." Rabbi Chmouël, ne pouvant pas cacher sa satisfaction, lui dit: "Devora Léa, tu as une bonne tête!..."
Peu après, les trois enfants de Rabbi Chmouël se rendirent chez leur grand-père, le Tséma'h Tsédèk, pour lui apporter son repas de fête, accompagnés de leur père. Celui-ci, en entrant chez le Tséma'h Tsédèk, lui raconta la discussion précédente et l'idée exprimée par la petite Devora Léa. Réaction du Tséma'h Tsédèk : "C'est un bon raisonnement de sa part." Le Tséma'h Tsédèk fit alors venir ses trois petits-enfants, et à son tour, leur expliqua la signification profonde du dernier jour de Pessa'h : "La première nuit de Pessa'h est notre fête à nous parce que Dieu nous a sortis d'Egypte. Nous célébrons la première Gueoula (délivrance) effectuée par Moché, notre Maître, qui fut le premier rédempteur. C'était là le début. Tandis que le dernier jour de Pessa'h nous permet de fêter la dernière Gueoula, celle qui sera effectuée par Dieu Lui-même par l'intermédiaire de Machia'h, notre dernier rédempteur. Le premier jour de Pessa'h est donc la fête de Moché, notre Maître, et le dernier, celui de Machia'h." On le voit, la réflexion d'une fillette de cinq ans, nommée 'Haya Mouchka Schneerson, fit l'objet d'exposés de la part de trois Admourim de Loubavitch, en l'espace d'un siècle : le Tséma'h Tsédèk, Rabbi Chalom Dovber et, plus tard, le Rabbi, Mena'hem Mendel Schneerson.
`Haya Mouchka, fille cadette des trois filles du sixième Rabbi Yossef Yts'hak, avait dix-neuf ans lorsque son grand-père, Rabbi Chalom Dovber, quitta ce monde. Elle l'assista jusqu'à ses derniers instants avec un extraordinaire dévouement, après avoir veillé la nuit entière dans une chambre voisine. L'un des familiers de la maison, Rav Moché Dovber Rivkine, avait dû dormir chez son Rabbi à cause du couvre-feu qui sévissait à Rostov. Entendant du bruit, il se leva, s'habilla en vitesse et monta à l'étage. Là, il vit la jeune `Haya Mouchka qui portait un verre de lait à son grand-père.
Avant de s'éteindre en 1920, Rabbi Chalom Dovber fit venir 'Haya Mouchka avec les autres filles de Rabbi Yossef Yts'hak. Il leva les mains au-dessus de leurs têtes et commença à les bénir en prononçant le prénom de chacune. Comme ses mains tremblaient, son fils, Rabbi Yossef Yist'hak, devait les soutenir tout comme Yossef lorsque ses enfants furent bénis par leur grand-père Yaacov. C'est à 'Haya Mouchka que Rabbi Chalom Dovber légua plusieurs écrits de base de la 'Hassidout dans le cadre de ses dernières volontés.
Encore toute enfant, elle avait fait montre d'une telle maturité d'esprit que son père, Rabbi Yossef Yts'hak, avait vu en elle non seulement une de ses filles qu'il chérissait le plus mais aussi une véritable interlocutrice à venir, une collaboratrice efficace pour les temps difficiles. A cette époque, la guerre que menaient les communistes contre le Judaïsme s'intensifia et le combat héroïque de Rabbi Yossef Yits'hak commença. L'avènement de Rabbi Yossef Yts'hak aux responsabilités suprêmes du mouvement Loubavitch suivait de quelques années seulement la révolution bolchevique.
Traqué, persécuté, le Judaïsme orthodoxe avait dû, pour survivre et se développer, prendre le maquis, avec tous les dangers que cela impliquait. Mais cet extraordinaire homme de foi et d'action qu'était Rabbi Yossef Yts'hak savait qu'il pouvait compter sur sa fille pour sa détermination et son bon sens. S'agissait-il de faire parvenir des vivres et des bougies à la yéchiva clandestine de Novardok, alors installée à Rostov ? C'est à la toute jeune `Haya Mouchka qu'il confia cette mission secrète. La vie à Rostov devint de plus en plus dangereuse pour les Juifs et au printemps 1924, la famille déménagea pour Leningrad où la jeune 'Haya Mouchka continua de prendre part à toutes les activités de son père. Dans un document qu'on a découvert récemment, daté du 4 décembre 1924, son père écrivait : "Par ceci je donne tous pouvoirs à la citoyenne 'Hava Mouchka Yosepouvna (fille de Joseph) Schneerson, habitant rue Machavaya 12/22, appartement 10, pour recevoir de l'argent en mon nom ou des documents qui me sont adressés, sous quelque forme que ce soit, de la banque gouvernementale, de toutes les succursales, de tous les bureaux, des autres banques, gouvernementales ou locales, de toute autre organisation, de particuliers ou de télégrammes". La Rebbetsen 'Haya Mouchka avait alors 23 ans.
Les cruelles persécutions étaient incessantes et en 1927 la sinistre police secrète communiste vint arrêter son père dans leur appartement de Leningrad. Lorsque le Rabbi Chalom Dov Ber déménagea à Pétersbourg devenue Leningrad, la N.K.V.D, police politique du Kremlin, ne pouvait tolérer l'expansion prise par les activités éducatives du mouvement Loubavitch Ses sbires firent donc irruption chez l'Admour en pleine nuit, ce 15 Sivane 1927, pour l'arrêter et l'incarcérer. Gardant son sang-froid, `Haya Mouchka réussit habilement à prévenir le Rabbi, son futur mari, qui était dans la rue en lui disant : "Schneerson, des invités sont venus nous rendre visite ! ". Comprenant le message, le Rabbi fut en mesure de prévenir d'autres personnes et de prendre les précautions nécessaires. Suite à son arrestation et son emprisonnement à Leningrad. son père fut exilé à Kastroma et, à sa demande, elle voyagea avec lui. Après sa libération, il expliqua ce choix : "De toutes mes filles, c'est elle qui était la plus digne et la plus apte à me suivre..." Le 12 Tamouz, ce fut elle qui eut la grande joie de lui annoncer et d'annoncer à toute la famille et aux 'hassidim restés à Leningrad, que Rabbi Yossef Yts'hak était libéré.
En automne 1927, le lendemain de Sim'hat Torah, la famille Schneerson quitta l'Union Soviétique et s'installa à Riga, en Lithuanie. De l'avis général, Rabbi Yossef Yts'hak appréciait particulièrement chez sa fille la rigoureuse exactitude de ses paroles, de ses pensées et de ses mouvements. Lorsqu'elle racontait quoi que ce fût, voire une simple rumeur, c'était après en avoir pesé et compté les mots. De plus, outre un amour filial, somme toute naturel, elle vouait à son père une admiration et un respect sans bornes. Et Rabbi Yossef Yts'hak le lui rendait bien.
Lorsque les premières yéchivot 'Habad Tom'hé Tmimim virent le jour à travers les Etats-Unis, elle affirmait : "Une révolution comme celle-ci, seul un géant comme mon père pouvait la provoquer !" De son côté, lorsqu'il voulut évoquer l'une des grandes heures de la saga des 'hassidim, en l'occurrence, l'adhésion au Baal Chem Tov des trois grands érudits, Rav Mordekhaï, Rav 'Haïm et Rav Israël Dov, c'est précisément à sa fille cadette, 'Haya Mouchka qu'il l'écrivit.
Résultat : une lettre de plus de cent vingt pages datant du 16 Chevat 1935. Autant dire un chef-d'oeuvre d'histoire et de philosophie 'hassidiques. Il faut dire aussi que Rabbi Yossef Yts'hak était un conteur de génie. Jetons un coup d'oeil sur la première page de ce document :
"A ma fille chérie, 'Haya Mouchka, longue vie. Chaque individu, si grand soit-il, a des faiblesses. Mais ce qui est le plus étonnant, c'est que les gens soient parfaitement conscients d'avoir une telle faiblesse et ne puissent cependant rien contre elle."