Imminence Magazine n°17

II était riche. Il était avare. Chaque fois que le rabbin de sa ville frappait à sa porte pour collecter de l'argent pour les pauvres, l'avare le faisait entrer, le priait de s'asseoir dans-un-fauteuil confortable, lui offrait du thé chaud et parlait de ses affaires. Quand le rabbin évoquait le sort des nécessiteux en hiver, le froid qui régnait dans leurs masures, le vent qui pénétrait dans les interstices de leurs vieux murs, l'avare balayait ses arguments d'un revers de la main : «Les pauvres aiment bien se plaindre, c'est connu ! Leur situation n'est pas si dramatique !». De toute manière, il n'avait pas d'argent sur lui, il avait tout investi dernièrement dans de grosses entreprises. Le rabbin devrait plutôt venir un autre jour, lui disait-il en le raccompagnant. Content de lui, l'avare retournait s'asseoir près de la cheminée. Mais le rabbin, lui, n'était pas content. Les pauvres n'avaient pas de quoi s'acheter à manger, de quoi se chauffer, ils avaient faim, ils avaient froid. Un soir, le rabbin frappa à nouveau à la porte du riche avare. Le vent soufflait très fort, des rafales de neige s'engouffraient dans les rues désertes. L'homme voulut faire entrer le rabbin à l'intérieur comme d'habitude. Mais celui-ci refusa : «Non, je ne veux pas salir vos tapis ! Je n'en ai pas pour longtemps !». Puis il lui demanda des nouvelles de ses enfants, s'inquiéta de la marche de ses affaires, expliqua les problèmes qu'il rencontrait dans la communauté. Bien entendu, le maître de maison ne pouvait pas renvoyer le rabbin. Mais il commençait à avoir froid : il avait ouvert la porte alors qu'il ne portait qu'une fine chemise ; ses pantoufles étaient largement ouvertes, sa Kippa et son pantalon étaient en toile légère... Par contre, le rabbin avait mis son grand chapeau de fourrure qui lui couvrait les oreilles, un manteau doublé et d'épaisses bottes imperméables. Et il continuait à parler tout en assurant qu'il n'en avait pas pour longtemps. L'avare sentait ses pieds se glacer, d'ailleurs il ne sentait déjà plus ses orteils. Il n'était pas très élégant de frotter ses mains l'une contre l'autre alors que le rabbin parlait de problèmes si importants... Soudain il comprit ! «Oh, monsieur le rabbin ! s'écria-t-il. Ces pauvres gens dont vous me parlez n'ont pas d'habits chauds pour l'hiver, ils n'ont pas de quoi s'acheter du bois pour se chauffer... ! Je ne me rendais pas compte qu'on peut avoir tellement froid ! C'est terrible ! Vraiment je n'arrivais pas à réaliser... Entrez, monsieur le rabbin... ! » Il rentra dans son bureau, prit une bourse remplie de pièces d'or (tiens il en avait justement une ce jour-là... !) et la tendit au rabbin. Oh, comme il voulait retourner près de sa cheminée, boire du thé chaud, avaler une bonne soupe ! Le rabbin le remercia et prit l'argent. Après tout, lui aussi commençait à ressentir le froid perçant mais il ne regrettait pas sa visite. Au moins, cet hiver, les pauvres auraient de quoi se chauffer et se nourrir. Depuis cette expérience, l'avare changea radicalement. Il devint un contributeur régulier des causes du rabbin : pour les pauvres, pour les orphelins, pour les jeunes mariés, pour les étudiants, pour Pessa'h et pour la synagogue, pour l'école juive et l'entretien du cimetière, pour les soldats et pour les prisonniers... Il avait appris une bonne leçon ce soir-là.

Chochana Brombacher